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Points de fuites

Exposition ANAIS (Michèle Frank) au Théâtre d’Esch-Alzette

“Theaterstiffchen”

du 11 au 26 avril 1991

Points de fuites – titre étrange pour une exposition me direz-vous. Surtout au pluriel. Point de fuite, point de convergence des lignes parallèles, en perspective. Point qui en réalité n’existe pas, ou qui n’existe que de manière subjective, point où l’œil s’égare et se fixe sur l’horizon. Plus qu’une portion de l’espace, un moment un point de repère, un point d’appui. Un point chaud, où se livrent tous les combats, où tout s’éclate dans l’émotion, un point mort où tout s’annihile dans le désarroi, la dérision – où toute évolution semble impossible.

Point de saturation. Peut-être point de départ, point d’interrogation, point de fuite, jamais point d’arrivée. Tout au plus – point de chute. Mais aussi, point lumineux vers lequel l’imagination s’évade, quand le comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi même’ (Henri Laborit), dans un monde où l’on ne se retrouve plus.

J’ai toujours été fascinée par la volonté, l’énergie phénoménales de la nature, les orages, les tempêtes, les cataclysmes qui tout à coup se lèvent, bouleversent la sérénité apparente et l’ordre extraordinaire qui semblent régner dans l’univers, la volonté de vie et de destruction qui hantent la nature et la nature humaine, par leur caractère cyclothymique, où alternent ces périodes d’excitation, d’euphorie, où tout jaillit comme au printemps, dans un immense appel à la vie et ces périodes d’hiver, où rien ne bouge, où tout s’enlise dans l’apathie, dans la mélancolie, avec des sursauts de révolte pourtant, tour à tour constructifs et destructifs, et le refuge, pour décompresser, quand la menace devient imminente, quand les valeurs se désagrègent dans la futilité et dans le kitsch , tel que le définit Milàn Kundera: ‘Le besoin du kitsch du <Kitschmensch>, c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue’.

Il est des moments où la nature ne supporte plus d’être maltraitée dans son règne merveilleusement prodigue, et elle gronde, se déchaîne, déverse sa colère sur les hommes. Il est des moments où les hommes, comme saturés d’eux-mêmes, ballottés entre leur pulsion de vie et de mort, n’en peuvent plus de tourner en rond, de subir la domination et de l’exercer, sans parvenir à satisfaire leur volonté de puissance, sans trouver de réponse au pourquoi de leur existence, de leur souffrance, de leur solitude et ils déclenchent une situation d’urgence pour échapper au vide et se donner l’occasion de se mesurer. Ce qui apparaît dans les mouvements de société apparaît aussi dans le graphique individuel, me semble-t-il, de l’enfance à la vieillesse mais aussi dans le cycle des saisons de la vie quotidienne.

Chacun de mes tableaux est un de ces points du graphique où je me perds et me retrouve, avant, pendant, après la tempête, que je tende vers la profondeur ou la futilité, qui en moi cohabitent, comme des marées.

Michèle Frank