{"id":204,"date":"2011-12-10T10:00:59","date_gmt":"2011-12-10T09:00:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/?page_id=204"},"modified":"2014-01-27T16:43:04","modified_gmt":"2014-01-27T15:43:04","slug":"critique-eclatement-giulio-enrico-pisani","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/critique-eclatement-giulio-enrico-pisani\/","title":{"rendered":"Critique &#8211; Eclatement (Giulio-Enrico Pisani)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Quand Simone Cukier et Mich\u00e8le Frank s\u2019\u00e9clatent<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Aboutissement de toute une vie d\u2019\u00e9criture \u00bb, pouvons nous lire sur la po\u00e9sie de Simone Cukier au dos de ce bel ouvrage qu\u2019est le recueil \u00c9clatements. (1)\u00a0Mais quel aboutissement ? Aucun, bien s\u00fbr, car rien ne saurait pr\u00e9-tendre \u00eatre abouti en art et en po\u00e9sie. Ce serait en faire bon march\u00e9. Art et po\u00e9sie : deux mots gravides d\u2019horizons illimit\u00e9s, mots en \u00e9quilibre instable, mots en recherche de soi permanente, o\u00f9 rien n\u2019existe jamais per se, n\u2019est ni ach\u00e8vement, ni aboutisse-ment. En effet, ici, dans ce splendide concert imprim\u00e9, travers\u00e9 de vers ici \u00e9mouvants, l\u00e0 bouleversants, rhapsodie accompagn\u00e9e de feux d\u2019artifice picturaux aussi th\u00e9matiquement justes que chatoyants, l\u2019incompl\u00e9tude triomphe. Elle est, bien plus encore que dans une toccata et fugue, davantage palpable dans la dynamique que dans la pl\u00e9nitude, moins dans l\u2019accomplissement que dans la fuite.<\/p>\n<p>G\u00e9om\u00e9triquement, cette sorte de contrepoint qui implique la virtuosit\u00e9 interactive de deux arts aussi fugaces que le staccato po\u00e9tique de Simone Cukier et les abstractions passionn\u00e9es de Mich\u00e8le Frank, \u00e9voque davantage les maelstr\u00f6ms du temps et de la vie que leur expression accomplie. C\u2019est la fougue des Michel-ange, Beethoven et Rimbaud, plut\u00f4t que la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des Constable, Couperin ou Lamartine. Aussi, quand ces deux grandes dames de la po\u00e9sie et de la peinture nous offrent \u00ab \u00c9clatements \u00bb, ne nous attendons surtout pas \u00e0 pouvoir y p\u00e9n\u00e9trer l\u00e9g\u00e8rement et \u00e0 nous en tirer indemnes.<\/p>\n<p>C\u2019est, j\u2019en conviens sans ambages, \u00ab Cendres \u00bb, la premi\u00e8re partie du recueil, qui m\u2019a le plus touch\u00e9, dans la mesure o\u00f9 tout y affronte la mort, tout en l\u2019exorcisant et en allant puiser dans un deuil sans fin le courage de la braver et de poursuivre ce qu\u2019on voudrait qu\u2019une vie de survivant ait de fini : \u00ab \u2026 Mon p\u00e8re \/ Cinquante ans apr\u00e8s \/ O\u00f9 sont les cendres \/ \u00e0 Birkenau ?&#8230; \u00bb. Deux pages plus loin, face \u00e0 la violente dramaturgie d\u2019un carton de bleus et d\u2019ocres, ensanglant\u00e9 de blanc, z\u00e9br\u00e9 de noir et sous-titr\u00e9 Barbel\u00e9s, point une d\u00e9dicace : \u00ab \u00c0 mon p\u00e8re embrassant les barbel\u00e9s \u00bb qui \u00e9voque le dernier acte d\u2019homme libre d\u2019un martyr de la Shoah.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me partie, \u00ab \u00c9clats de vie \u00bb, Simone Cukier, en train de se construire \u00e0 partir des tessons de son pass\u00e9, s\u2019adresse au lecteur, avec lequel et pour le-quel le t\u00e9moin doit vivre en d\u00e9pit du pass\u00e9, en d\u00e9pit aussi du p\u00e8re \u00e9lectrocut\u00e9 et malgr\u00e9 la petite fille disparue \u00e0 BergenBelsen : \u00ab &#8230; Je vous \u00e9cris d\u2019un temps \/ entre deux temps, \/ entre l\u2019avant \/ et l\u2019apr\u00e8s, \/ l\u2019avant de la vie \/ et bient\u00f4t l\u2019apr\u00e8s de la vie, \/ le rien&#8230; \u00bb. Et la vie continue dans les vers de \u00ab Sienne \u00bb, o\u00f9 elle crie, face \u00e0 une somptueuse huile sur toile intitul\u00e9e Sanguine, o\u00f9 l\u2019huile des ors, ocres et terre de Sienne explose en fulgurances blanches sur une toile volcanique : \u00ab Sienne me br\u00fble. \/ \u00d4 ma sanguine&#8230; \u00bb et, plus loin \u00ab &#8230;\u00a0L\u2019argile contre l\u2019or du sang \/ L\u00e0 o\u00f9 je veux aller \/ Pour sa-voir d\u2019o\u00f9 je viens \u00bb.\u00a0Une fois de plus, on ne peut qu\u2019admirer la parfaite entente et la r\u00e9ciprocit\u00e9 artistique des deux amies dont les couleurs vibrent \u00e0 l\u2019unisson : l\u2019artiste peintre et la po\u00e9tesse.<\/p>\n<p>De ces vibrations, la passion n\u2019exclut pas le moderato, voire l\u2019adagio. \u00c0 la question de Mich\u00e8le, \u00ab Quel horizon ? \u00bb, sorte de rhapsody in blue de Prusse et de turquoise, Simone r\u00e9pond : \u00ab Je resterai assise sur la jet\u00e9e \/ Parce que la mer s\u2019en va aussi derri\u00e8re l\u2019\u00eele, \/ de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019enfance (&#8230;)\u00a0Et mes larmes rempliront la mer jusqu\u2019au raz de mar\u00e9e \/ qui m\u2019am\u00e8nera au bout de la vie \u00bb&#8230; et nous vers la troisi\u00e8me partie du recueil.\u00a0Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9e, en 2, d\u2019\u00eatre et de continuer dans cette troisi\u00e8me partie, \u00ab Amour, d\u00e9sir \u00bb, la vie reprend d\u00e9cid\u00e9ment ses droits. Cependant, m\u00eame sous le \u00ab Soleil \u00e9blouissant \u00bb, que Mich\u00e8le illustre par une houle de mer en fusion, et avec \u00ab Lui \/ dont la chair obscure \/ est entr\u00e9e en moi&#8230; \u00bb se dresse \u00ab \u2026 une pierre tombale \/ o\u00f9 je d\u00e9-pose \/ chaque ann\u00e9e \/ un caillou de m\u00e9moire\u2026 \u00bb. Et voil\u00e0 qui m\u2019\u00e9voque la dramaturgie du po\u00e8te Charles Dobzynski (2), qui la consid\u00e8re \u00ab \u00e0 revoir, la m\u00e9moire \u00bb et affirme \u00ab Je ne suis qu\u2019un fil \/ passant par le chas \/ d\u2019une survie improbable \u00bb.<\/p>\n<p>Alors, pass\u00e9 ou futur, m\u00e9moire ou espoir, mort ou vie ? \u00ab Je ne sais plus \/ Je ne sais plus o\u00f9 amasser mes feuilles mortes \/ et quoi faire de ce corps d\u2019argile&#8230; \u00bb\u00a0(se) de\u00acmande la po\u00e9tesse, que Mich\u00e8le Frank place, dans \u00ab Entre deux feux \u00bb, le premier tableau figuratif que je vois d\u2019elle, face \u00e0 l\u2019exigence de vie.\u00a0Ici, le po\u00e8me et le tableau forment comme un somptueux diptyque dont l\u2019en\u00acsemble est d\u00e9crit de mani\u00e8re aussi frappante que pr\u00e9monitoire par deux vers de la regrett\u00e9e Jos\u00e9 Ensch : \u00ab &#8230; la femme au lait d\u2019amande am\u00e8re (&#8230;) jusqu\u2019au roi qui s\u2019embrase dans les roses&#8230; \u00bb\u00a0(3)<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que Jos\u00e9 e\u00fbt pu aussi \u00e9crire \u00ab J\u2019ai vu le sablier du ciel et de la mer se renverser (&#8230;)\u00a0Je regarde le jour venir parmi les pierres \u00bb, mais c\u2019est Simone Cukier qui a vu, regard\u00e9, con\u00e7u et formul\u00e9 ces vers dans \u00ab Le sablier \u00bb dont Mich\u00e8le Frank projette l\u2019\u00e9tranglement force d\u2019huile sur toile dans son d\u00e9chirant \u00ab Terre solaire \u00bb.\u00a0C\u2019est que, loin de s\u2019\u00e9couler avec la fluidit\u00e9 impalpable du sable fin, celle-ci pousse ses \u00e9l\u00e9ments vitaux \u00e0 travers un pr\u00e9sent trop \u00e9troit pour esp\u00e9rer permettre le passage indolore d\u2019un pass\u00e9 cauchemardesque vers un futur incertain.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s sa premi\u00e8re enfance dans les Landes \u00e0 l\u2019ombre du souvenir de son p\u00e8re tomb\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re allemande, Mich\u00e8le Frank va vivre avec sa m\u00e8re en Lorraine chez ses grands-parents maternels, tandis que son fr\u00e8re reste l\u00e0-bas avec ses grands-parents paternels. Double s\u00e9paration : source de d\u00e9chirement, solitude et r\u00e9-volte qui marqueront sa vie et son \u0153uvre. Son roman auto-biographique, Ressac, paru en 2005, en sera le fruit. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes de Lettres et au-del\u00e0 de sa passion pour la litt\u00e9rature, elle d\u00e9couvre la peinture, o\u00f9 elle s\u2019explose, sans se livrer, en un feu d\u2019artifice de cr\u00e9ations d\u2019une indicible magie. De fil en aiguille, l\u2019art lui apporte l\u2019amour et lui ouvre de nouveaux horizons en la personne du g\u00e9nial sculpteur luxembourgeois Ren\u00e9 Wiroth. Quoique chacun des deux artistes reste ancr\u00e9 dans sa discipline et s\u2019y \u00e9panouisse, leur profonde union tant maritale que culturelle se traduit par un grand nombre d\u2019expositions et de publications communes. (4) Simone Cukier est n\u00e9e en 1939 en Vend\u00e9e dans une famille juive originaire de Se-dan. Arr\u00eat\u00e9 par la police fran\u00e7aise, son p\u00e8re est d\u00e9port\u00e9 et meurt \u00e0 Auschwitz Birkenau. Simone grandit en Suisse, o\u00f9 sa m\u00e8re s\u2019est remari\u00e9e apr\u00e8s la guerre, donc au sein d\u2019une famille recompos\u00e9e. \u00ab Est-ce ce parcours douloureux qui est \u00e0 l\u2019origine de sa sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e ? \u00bb lisons-nous en quatri\u00e8me de couverture. La r\u00e9ponse est : oui, bien s\u00fbr. Et d\u00e9j\u00e0 appert le parall\u00e9lisme de destin entre les deux auteures du livre, o\u00f9 nous lisons une fois de plus le d\u00e9chirement, la solitude et la r\u00e9volte qui marqueront la vie et l\u2019oeuvre de Simone, comme elles ont marqu\u00e9 celles de Mich\u00e8le. Aussi, tout comme celle de Mich\u00e8le, la construction de Simone sera lente. Port\u00e9e vers la po\u00e9sie d\u00e8s l\u2019adolescence, elle \u00e9tudie les Lettres, enseigne fran\u00e7ais et latin et monte durant trente ans sur les planches afin de faire vivre et aimer la po\u00e9sie.\u00a0Depuis plus de quarante ans elle jalonne de po\u00e8mes et autres textes le chemin de sa vie.<\/p>\n<p>Quel bonheur pour nous, que de pouvoir rencontrer en-semble ces deux victimes de la guerre, cette folie des hommes, ces deux orphelines de p\u00e8re, p\u00e8res n\u00e9cessaire-ment id\u00e9alis\u00e9s, de ces deux femmes tourment\u00e9s, \u00e9corch\u00e9e vives, mais fortes, que l\u2019amour des lettres et de l\u2019art, de l\u2019autre et des autres port\u00e8rent vers l\u2019avenir et l\u2019une vers l\u2019autre ! Et quel bonheur, que cette rencontre entre ces deux auteures et entre elles et nous se concr\u00e9tise aujourd\u2019hui en un exceptionnel recueil :<\/p>\n<p>\u00c9CLATEMENTS !<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>1) \u00c9clatements : recueil de po\u00e8mes de Simone Cukier illustr\u00e9 (couleur) par Mich\u00e8le Frank, livre-album 21 x 21 cm, avril 2011, 15 \u20ac, dans les bonnes librairies, ou \u00e0 commander par mail \u00e0\u00a0<a href=\"mailto:mfrank@pt.lu\">mfrank@pt.lu<\/a>\u00a0ou\u00a0<a href=\"mailto:contact@frank-wiroth.lu\">contact@frank-wiroth.lu<\/a><\/p>\n<p>2) Sur le po\u00e8te Charles Dobzynski, n\u00e9 en 1929 \u00e0 Varsovie, v. notamment Wikipedia, ainsi que mon article dans la Zeitung vum L\u00ebtzebuerger Vollek du 4.7.2006.<\/p>\n<p>3) Vers extraits du recueil \u00ab L\u2019aiguille aveugle \u00bb de l\u2019immense po\u00e9tesse que fut Jos\u00e9 Ensch (1942-2008).<\/p>\n<p>4) Sur Mich\u00e8le Frank et Ren\u00e9 Wiroth v. leur site http:\/\/frank-wiroth.lu\/, ainsi que mes articles dans la Zeitung vum L\u00ebtzebuerger Vollek des 15.7.2006, 7.6.2007, 11.12. 2007, 16.5.2008 et 10.5.2011.<\/p>\n<p><strong><em>Giulio-Enrico Pisani<\/em><\/strong><\/p>\n<p>samedi 10 d\u00e9cembre 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand Simone Cukier et Mich\u00e8le Frank s\u2019\u00e9clatent \u00ab Aboutissement de toute une vie d\u2019\u00e9criture \u00bb, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=204"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":205,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204\/revisions\/205"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=204"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}