{"id":187,"date":"2005-12-12T10:00:19","date_gmt":"2005-12-12T09:00:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/?page_id=187"},"modified":"2014-07-12T16:03:31","modified_gmt":"2014-07-12T14:03:31","slug":"la-solitude","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/ecrits\/la-solitude\/","title":{"rendered":"La solitude"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">La solitude ne semble pas \u00eatre mon lot, ni le mode de vie que j\u2019ai choisi. J\u2019aime le contact avec les autres. Non pas ces rapports superficiels qui ne servent qu\u2019\u00e0 donner l\u2019illusion de rester en contact avec ses semblables, d\u2019appartenir \u00e0 un milieu social et de trouver toujours une \u00e9chappatoire en cas de besoin. Non pas ces rapports qui ne servent qu\u2019\u00e0 nous distraire de nous-m\u00eames, lorsque nous ne supportons plus notre compagnie. Non pas ces rapports qui nous permettent de nous cacher derri\u00e8re l\u2019abstraction et la d\u00e9n\u00e9gation, mais ceux qui nous donnent le sentiment d\u2019exister. Les rapports avec les autres ne m\u2019int\u00e9ressent que s\u2019il y a une prise de risques : risque qu\u2019implique le fait de s\u2019ouvrir, de se dire, de se d\u00e9couvrir, de fournir des arguments \u00e0 ceux qui vous jugent.<\/p>\n<p align=\"justify\">La communication, telle que je l\u2019entends, n\u2019est possible que dans l\u2019aveu des d\u00e9faillances, des doutes, des souffrances qui sont notre lot \u00e0 tous, dans l\u2019espoir de la r\u00e9ciprocit\u00e9 et du partage. Nous n\u2019avons rien \u00e0 d\u00e9montrer, rien \u00e0 prouver \u00e0 quiconque, si ce n\u2019est \u00e0 nous-m\u00eames, et seule cette certitude nous donne acc\u00e8s \u00e0 ces moments si riches et si banals en somme, du simple plaisir d\u2019\u00eatre ensemble et nous font oublier notre solitude existentielle et fondamentale. C\u2019est ce que j\u2019aime dans les films de Claude Sautet, ces repas entre amis, o\u00f9 tout le monde met la main \u00e0 la p\u00e2te, o\u00f9 l\u2019on partage le plus naturellement du monde les d\u00e9boires, les abandons, les souffrances, au m\u00eame titre que ces joies toutes simples qui font le sel de la vie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Bien s\u00fbr, \u00ab l\u2019homme na\u00eet seul, vit seul, meurt seul \u00bb comme dit Bouddha. Cette solitude est universelle et imparable. Supportable dans la mesure o\u00f9 nous l\u2019acceptons sans espoir d\u2019\u00e9chappatoire. Supportable dans la mesure o\u00f9 nous acceptons de nous y confronter et de nous confronter \u00e0 nous-m\u00eames. Supportable dans la mesure o\u00f9 nous savons que si l\u2019\u00e9galit\u00e9 existe, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle r\u00e9side. Supportable, si nous l\u2019acceptons comme un moyen d\u2019apprendre \u00e0 conna\u00eetre notre potentiel et nos limites, de vivre dans la lucidit\u00e9 sereine, sans illusions sur nous, sur les autres, sur la vie. Supportable, parce que seule la capacit\u00e9 d\u2019aller \u00e0 notre propre rencontre, \u00e0 l\u2019abri de tout regard humain, loin des interf\u00e9rences qui nous distraient de notre regard int\u00e9rieur, nous donne notre authenticit\u00e9, ce regard-l\u00e0 qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019action et la cr\u00e9ation et nous permet d\u2019aller \u00e0 la rencontre des autres.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab La solitude : ce n\u2019est qu\u2019un nom pour l\u2019effort d\u2019exister. \u00bb, dit Andr\u00e9 Comte Sponville. Et je donnerai ici \u00e0 exister non seulement le sens de d\u00e9passer la souffrance inh\u00e9rente \u00e0 la condition humaine, mais aussi le devoir que nous avons d\u2019aller jusqu\u2019au bout de nous-m\u00eames pour pouvoir aller vers l\u2019autre et vivre intens\u00e9ment ce que nous avons \u00e0 vivre. Les moments de bonheur, les d\u00e9sillusions, la perte de ce que nous aimons, la d\u00e9ception que nous laissent les d\u00e9sirs insatisfaits.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais notre solitude intrins\u00e8que n\u2019a rien \u00e0 voir l\u2019isolement,ce lot des exclus. Cette solitude que nous craignons tous, dont le synonyme pourrait \u00eatre rejet. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une sanction pour une inad\u00e9quation sociale, physique, morale, mentale ou affective. Et qui ne conna\u00eet pas la peur d\u2019en \u00eatre l\u2019objet ? Qui ne conna\u00eet pas cette peur du refus de l\u2019autre, cette angoisse d\u2019abandon qui nous isole du regard qui nous donne le sentiment d\u2019exister ? Il faut une force, une richesse int\u00e9rieure incroyables pour exister par soi-m\u00eame, pour accomplir seul ce cheminement qui nous est imparti, pour ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur de s\u2019isoler du troupeau, \u00e0 la peur d\u2019\u00eatre le vilain petit canard, \u00e0 la peur de ne pas \u00eatre compris, accept\u00e9, aim\u00e9, par ses coll\u00e8gues, par ses amis, par ses parents, par ses enfants, par celui ou celle qui partage votre vie !<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour ne pas c\u00e9der \u00e0 ces peurs instigatrices des compromis et des compromissions, des renoncements, des faux-fuyants, des faux-semblants, de l\u2019abandon de soi\u2026Pour accueillir cette solitude qui peut \u00eatre un choix momentan\u00e9, ce retrait qui nous permet de nous retrouver, de nous reconstruire, de nous ressourcer, d\u2019aller au plus profond de nous-m\u00eame dans le silence et le recueillement pour retrouver la capacit\u00e9 d\u2019aimer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Solitude \u00e0 laquelle tous nous aspirons parfois, tout en la craignant, qui est le mode de vie que choisissent les mystiques et les grands cr\u00e9ateurs, pr\u00eats \u00e0 tout sacrifier \u00e0 leur id\u00e9al ou \u00e0 leur passion. Mais est-ce un choix, quand on conna\u00eet le besoin absolu de silence, de d\u00e9calage, que n\u00e9cessitent la m\u00e9ditation et la cr\u00e9ation ? Ce silence qui laisse toute la place parfois au ressassement, puisqu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019interlocuteur, mais aussi \u00e0 l\u2019imagination qui vous m\u00e8ne l\u00e0 o\u00f9 elle veut, bien plus loin parfois que la plus belle histoire d\u2019amour\u2026<\/p>\n<p align=\"justify\">I La solitude et l\u2019incommunicabilit\u00e9<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab La solitude, \u00e7a n\u2019existe pas. \u00bb chantait Nicoletta il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Cette phrase me trotte dans la t\u00eate depuis tout ce temps. Je ne me souviens plus de la suite et peut-\u00eatre est-ce la raison pour laquelle je n\u2019en ai jamais compris le sens.<\/p>\n<p align=\"justify\">La solitude, j\u2019ai su toute petite que cela existait bel et bien et elle m\u2019a poursuivie pendant toutes ces ann\u00e9es que l\u2019on est cens\u00e9 vivre en famille. J\u2019ai appris \u00e0 l\u2019appr\u00e9cier pleinement, lorsque j\u2019ai quitt\u00e9 ce qu\u2019on appelle \u00ab la maison \u00bb et que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me construire autrement que dans le regard de ma m\u00e8re. Mais ce n\u2019est pas de moi que je souhaite parler ici, m\u00eame si on ne parle jamais que de soi, si l\u2019on ne conna\u00eet que ce que l\u2019on a soi-m\u00eame v\u00e9cu. Et sans doute est-ce pour cela que nous avons tant de mal \u00e0 accepter l\u2019autre comme un autre, \u00e0 comprendre sa fa\u00e7on d\u2019envisager les choses les plus banales, jusqu\u2019aux opinions plus d\u00e9terminantes. Sans doute est-ce pour cela que nous prodiguons des conseils qui ne peuvent \u00eatre entendus, que nous tentons de persuader comme s\u2019il y allait de notre vie, que nous pr\u00eatons nos intentions, nos raisonnements, nos sentiments \u00e0 nos interlocuteurs, sans parvenir \u00e0 sortir du syst\u00e8me que nous avons mis au point pour nous justifier, pour occulter, pour nous d\u00e9fendre.<\/p>\n<p align=\"justify\">En nous pliant aux conventions communes, nous cultivons l\u2019illusion de la vie sociale dont nous pensons \u00eatre les acteurs. En fait, de quelles conventions s\u2019agit-il, sinon de la protection des \u00e9go\u00efsmes, du pouvoir de l\u2019argent, de l\u2019int\u00e9r\u00eat, de la l\u00e9gitimit\u00e9 des rapports de force ? \u00ab L\u2019\u00e9go\u00efsme et la sociabilit\u00e9 vont ensemble : c\u2019est Narcisse au Club M\u00e9diterran\u00e9e. Inversement, tout courage vrai, tout amour vrai, m\u00eame au service de la soci\u00e9t\u00e9, suppose un rapport lucide \u00e0 soi, qui est le contraire du Narcissisme (lequel est rapport, non \u00e0 soi, mais \u00e0 son image, par la m\u00e9diation du regard de l\u2019autre) \u00bb \u00e9crit Andr\u00e9 Comte Sponville.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et finalement, nous ne sommes jamais aussi seuls que dans cette soci\u00e9t\u00e9 anonyme qui dicte les r\u00e8gles de la biens\u00e9ance, de la moralit\u00e9, nos droits et nos devoirs. Dans cette soci\u00e9t\u00e9 qui rejette tous ceux qui n\u2019ont pas su accepter ses r\u00e8gles, les alcooliques, les drogu\u00e9s, les immigr\u00e9s, les malchanceux, qui ne sont pas n\u00e9s comme il fallait, l\u00e0 o\u00f9 il fallait pour pouvoir profiter du bien-\u00eatre, de la culture, des am\u00e9nagements sportifs qui fabriquent un esprit sain dans un corps sain.<\/p>\n<p align=\"justify\">D\u00e8s que le cordon ombilical est tranch\u00e9, la solitude s\u2019installe et avec elle la d\u00e9pendance. D\u00e9pendance pour la survie du bon vouloir de la m\u00e8re, de la prise en compte de nos besoins physiques et affectifs et c\u2019est le moment o\u00f9 se joue la confiance dans la sollicitude de l\u2019autre. Si la m\u00e8re est pr\u00e9sente, ce que j\u2019appellerai la confiance originelle, s\u2019installe. \u00ab Urvertrauen \u00bb dirait-on en allemand. Mais si cette compr\u00e9hension des besoins physiques de l\u2019enfant s\u2019apprend, qu\u2019en est-il des autres besoins, de contact, de paroles, de tendresse, dont on imagine qu\u2019ils sont l\u2019apanage de l\u2019instinct maternel, dont l\u2019existence est loin d\u2019\u00eatre prouv\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette d\u00e9pendance de l\u2019autre va se perp\u00e9tuant tout au long de l\u2019enfance, jusqu\u2019\u00e0 la capacit\u00e9 de l\u2019autonomie mat\u00e9rielle et psychologique que certains n\u2019acqui\u00e8rent jamais. Et pourtant, si nous avons la chance d\u2019avoir des parents tendres et attentifs, cela nous \u00e9vitera-t-il ce sentiment de solitude, au moindre \u00e9chec, au moindre refus, au moindre rejet, \u00e0 la moindre perte de ce qui nous \u00e9tait cher ? Apprendrons-nous tr\u00e8s jeune \u00e0 mieux communiquer au lieu de nous isoler devant l\u2019incompr\u00e9hension r\u00e9elle ou imaginaire de notre entourage ? Saurons- nous accepter de l\u2019aide lorsque nous serons d\u00e9munis ? La travers\u00e9e du d\u00e9sert se fait souvent dans le retranchement, par honte de ne pas \u00eatre en mesure de partager l\u2019insouciance, feinte ou r\u00e9elle, du milieu ambiant, par peur d\u2019\u00eatre jug\u00e9 comme responsable de ce qui nous incombe, ou m\u00eame de crainte que notre faiblesse momentan\u00e9e ne soit exploit\u00e9e par les dominants. Isolement volontaire momentan\u00e9 pour certains, durable pour d\u2019autres, le temps que nous int\u00e9grions l\u2019\u00e9v\u00e8nement qui nous exclue de la communaut\u00e9 indiff\u00e9rente \u00e0 ce qui nous perturbe.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c0 quel moment le degr\u00e9 de sociablit\u00e9 se d\u00e9cide-t-il ? \u00c0 la naissance, dans le milieu familial, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, dans la rue, lorsque nous commen\u00e7ons \u00e0 nous m\u00ealer aux jeux des enfants de notre \u00e2ge ?<\/p>\n<p align=\"justify\">A quel moment sommes-nous chass\u00e9 du paradis de l\u2019enfance et devons-nous apprendre \u00e0 g\u00e9rer seul les souffrances qui ne sont pas toujours proportionnelles \u00e0 l\u2019\u00e2ge, mais effectivement en rapport direct avec le milieu dans lequel nous voyons le jour ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Nous ne sommes pas seul \u00e0 nous construire. Les premi\u00e8res pierres nous donneront la stabilit\u00e9 de fond ou on en aura fait l\u2019\u00e9conomie. A nous de renforcer les bases de l\u2019\u00e9difice int\u00e9rieur, si les parents, les \u00e9ducateurs n\u2019y ont pas pourvu.<\/p>\n<p align=\"justify\">D\u2019o\u00f9 vient que nous en aurons la force et la dext\u00e9rit\u00e9 ou que nous ne l\u2019aurons pas ? Serons-nous mieux arm\u00e9s si tous les mat\u00e9riaux ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 notre disposition ou si nous devons nous-m\u00eames y pourvoir ?<\/p>\n<p align=\"justify\">La solitude d\u00e8s la prime enfance nous arme-t-elle pour l\u2019avenir ou compromet-elle pour toujours notre \u00e9quilibre ? Ou cet avenir d\u00e9pend-il de notre constitution g\u00e9n\u00e9tique qui pourvoira plus ou moins bien \u00e0 compenser les d\u00e9ficiences de l\u2019entourage ? Comment expliquer la r\u00e9ussite de certains qui parviennent \u00e0 sortir du ghetto social o\u00f9 ils semblaient condamn\u00e9s \u00e0 vivre et \u00e0 mourir ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Voil\u00e0 les questions que je me pose depuis si longtemps, et plus encore depuis la r\u00e9volte qui \u00e9clate dans les quartiers qu\u2019a d\u00e9sert\u00e9 l\u2019espoir d\u2019une vie meilleure dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, jusqu\u2019\u00e0 ce que les mieux nantis se sentent menac\u00e9s par la violence de ces revendications soudaines ?<\/p>\n<p align=\"justify\">A celles-ci s\u2019ajoutent plus personnellement les questions qu\u2019impose le temps qui passe\u2026<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette vieillesse dont tous nous avons peur, quoi que nous en disions. Cette vieillesse qui nous diminue et nous replace dans la situation de d\u00e9pendance de l\u2019enfance. D\u00e9pendants de l\u2019int\u00e9r\u00eat, de la disponibilit\u00e9 et de la sollicitude des autres, d\u00e9pendants de nos enfants comme nous l\u2019\u00e9tions autrefois de nos parents. Avec l\u2019illusion de leur avoir donn\u00e9 ce qui nous a manqu\u00e9 et l\u2019espoir d\u2019en recueillir l\u2019amour et la gratitude.<\/p>\n<p align=\"justify\">Avec la peur de perdre nos capacit\u00e9s physiques qui nous permettent de prendre en charge notre corps et notre quotidien, nos facult\u00e9s intellectuelles qui nous donnent la chance parfois d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9s, notre attention \u00e0 l\u2019autre qui nous vaut ces \u00e9changes qui alimentent notre joie de vivre. La peur du r\u00e9tr\u00e9cissement de notre univers et de notre existence, des petits pas du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, que d\u00e9crit de fa\u00e7on si path\u00e9tique Jacques Brel dans \u00ab Les vieux \u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">La peur de la mort et du n\u00e9ant, qui survient parfois, avec la disparition des \u00eatres chers qui ont \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins de notre jeunesse et de notre vitalit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">II Solitude de ceux qui ont peur d\u2019aimer, de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s, des marginaux, des mystiques, des philosophes, des cr\u00e9ateurs.<\/p>\n<p align=\"justify\">Vivre seul peut \u00eatre un choix mais aussi un pis aller. Mieux vaut vivre seul que mal accompagn\u00e9, dit-on commun\u00e9ment. Rien de plus juste. On ne d\u00e9tecte pas toujours la peur de s\u2019engager, sans cesse \u00e0 la recherche de l\u2019\u00eatre sans faille. Peur de l\u2019\u00e9chec, peur de ne pas savoir pr\u00e9server les moments privil\u00e9gi\u00e9s des premi\u00e8res rencontres, peur de ne pas \u00eatre capable de se prot\u00e9ger, peur de ne pas savoir pr\u00e9server sa libert\u00e9, de ne pas savoir accorder sa libert\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. Refus des concessions et des compromis qu\u2019implique la vie \u00e0 deux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Tous nous sommes \u00e0 la recherche de l\u2019\u00eatre id\u00e9al qui partagera notre vie, nos joies et nos peines, sans faillir. Avec un peu de chance, certains le rencontrent, cet \u00eatre unique pour lequel nous sommes pr\u00eats \u00e0 renoncer \u00e0 notre libert\u00e9. Pour lequel nous sommes pr\u00eats \u00e0 engager notre avenir, avec lequel nous pensons pouvoir construire, m\u00fbrir, vieillir, faire des enfants. Sans penser \u00e0 l\u2019usure du quotidien, au d\u00e9sir qui s\u2019estompe au fil du temps, aux tentations de revivre une grande passion pour retrouver l\u2019illusion de la jeunesse qui s\u2019en va.<\/p>\n<p align=\"justify\">Avec un peu de chance et la conscience que la passion ne dure pas, nous forgerons \u00e0 force d\u2019attentions, de pr\u00e9venance, de complicit\u00e9, de cr\u00e9ativit\u00e9 aussi cette vie \u00e0 deux en acceptant qu\u2019il faut apprendre \u00e0 s\u2019aimer autrement, peut-\u00eatre mieux. En faisant des habitudes des rituels festifs, en savourant ces moments de partage que sont les petites choses de la vie quotidienne, au lieu de les consid\u00e9rer trop souvent comme des corv\u00e9es. En prenant en compte la pr\u00e9sence de l\u2019autre comme un don inestimable que l\u2019on peut perdre \u00e0 tout moment, au lieu de la consid\u00e9rer comme un acquis et un d\u00fb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais ceci est un art qui n\u2019est pas donn\u00e9 \u00e0 tout le monde, sans compter que nous ne restons pas ce que nous \u00e9tions lors de cette merveilleuse rencontre, que nous n\u2019\u00e9voluons pas toujours en parall\u00e8le. Trop de succ\u00e8s pour l\u2019un, trop de renoncements pour l\u2019autre et tout part \u00e0 la d\u00e9rive. Et l\u2019on se retrouve seul. C\u2019est le lot de la femme la plupart du temps. Plus assez jeune, plus assez belle, plus d\u00e9sirable en somme, pour les crit\u00e8res du jour. Trop d\u00e9\u00e7ue souvent pour avoir le d\u00e9sir de se plier encore aux besoins, aux habitudes, aux exigence d\u2019un autre. Plus pr\u00eate aux compromis, aux concessions qu\u2019exige la vie \u00e0 deux.<\/p>\n<p align=\"justify\">La solitude de celui qui reste avec ses souvenirs, les objets familiers qui tout \u00e0 coup lui semblent hostiles, ce pass\u00e9 \u00e0 deux qu\u2019on embellit pendant un temps, comme on embellit tout ce qu\u2019on a perdu. Toutes ces choses qui faisaient le quotidien, auxquelles on ne pr\u00eate plus aucune attention, tant elles font partie int\u00e9grante de notre vie, prennent une dimension telle qu\u2019on se demande comment on pourra vivre, manger, dormir et rire, maintenant que le vide s\u2019est install\u00e9 et qu\u2019il va falloir reconstruire son monde \u00e0 soi, sans plus tenir compte de celui qui est parti.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les amis remplacent peu \u00e0 peu cet autre, avec lequel on partageait, auquel on racontait ses d\u00e9boires, aupr\u00e8s duquel on cherchait refuge. Quelques aventures qui se terminent en eau de boudin, un nouvel amour peut-\u00eatre.. Cette solitude qui vous tombe dessus, qu\u2019on finit par aimer, avec l\u2019espoir toujours plus mince de rencontrer l\u2019\u00e2me s\u0153ur, est aussi la d\u00e9couverte de la pl\u00e9nitude parfois, le bonheur de disposer de son temps, de choisir l\u2019\u00e9mission qui vous int\u00e9resse, de se passer de repas pour finir un livre qui nous passionne, de se d\u00e9couvrir un talent. On se cr\u00e9e un nouveau d\u00e9cor, plus personnel, plus chaud souvent, pour ne pas ressentir le vide qu\u2019a laiss\u00e9 le d\u00e9part de l\u2019autre et l\u2019on commence \u00e0 appr\u00e9cier le fait de n\u2019avoir que ses d\u00e9sirs personnels \u00e0 satisfaire, d\u2019\u00e9couter la musique choisie avec plus d\u2019\u00e9motion, d\u2019\u00eatre plus disponible pour les amis qu\u2019on voit plus souvent en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, la communication plus personnelle qui s\u2019\u00e9tablit. On r\u00e9apprend \u00e0 dire \u00ab je \u00bb, au lieu du \u00ab nous \u00bb qui devient avec le temps le pronom personnel usuel des couples. On r\u00e9apprend \u00e0 se positionner en temps qu\u2019individu \u00e0 part enti\u00e8re, ce qu\u2019on oublie trop souvent lorsque l\u2019autre est plus dominant.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une solitude parfois un peu m\u00e9lancolique, une sorte de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 aussi. Et toujours mieux que la simple cohabitation, cette solitude \u00e0 deux, avec le regard sans d\u00e9sir de l\u2019autre, sans tendresse souvent et cette envie d\u2019\u00eatre ailleurs qu\u2019on n\u2019ose pas dire, qu\u2019on sent chez l\u2019autre et qui remplit les faces \u00e0 faces de ce silence plein de rancune, de haine parfois. Et ce n\u2019est pas toujours celui qui aime le moins qui part, ou celui qui aime quelqu\u2019un d\u2019autre, mais souvent celui qui a l\u2019espoir de vivre autre chose que ce terrible malentendu qui s\u2019est install\u00e9 l\u00e0, sans crier gare, comme un intrus qu\u2019on ne sait comment d\u00e9loger. Celui qui reste appelle cela un abandon, et c\u2019en est un, bien s\u00fbr, pour celui qui n\u2019a rien vu venir ou fait semblant, un soulagement, parfois, mais \u00e0 retardement, et l\u2019on se r\u00e9signe \u00e0 penser, comme Knulp de Hermann Hesse, qu\u2019il \u00ab existe toujours entre deux \u00eatres, si unis soient-ils, un ab\u00eeme, sur lequel l\u2019amour \u2013 et un amour sans d\u00e9faillance \u2013 ne peut jeter qu\u2019une fragile passerelle. \u00bb. Il suffit de quelques malentendus qui se perp\u00e9tuent au fil des ans, d\u2019une accumulation de frustrations, de la peur de vieillir qui surgit un matin devant la glace, d\u2019une rencontre, pour que soudain la passerelle s\u2019effondre et que vous prenne l\u2019envie de pr\u00e9f\u00e9rer la solitude, en se disant, comme Knulp que je cite encore : \u00ab Nul ne peut m\u00ealer son \u00e2me \u00e0 l\u2019\u00e2me d\u2019un autre. Deux \u00eatres peuvent aller l\u2019un vers l\u2019autre, parler ensemble mais leurs \u00e2mes sont comme des fleurs enracin\u00e9es, chacune \u00e0 sa place ; nulle ne peut rejoindre l\u2019autre, \u00e0 moins de rompre ses racines ; mais cela pr\u00e9cis\u00e9ment est impossible. Faute de pouvoir se rejoindre, elles rel\u00e8guent leur parfum et leurs graines ; mais la fleur ne peut choisir l\u2019endroit o\u00f9 tombera la graine ; c\u2019est l\u00e0 l\u2019\u0153uvre du vent et le vent va et vient \u00e0 sa guise : il souffle o\u00f9 il veut. \u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Et l\u2019on attend, peut-\u00eatre, que le vent vous soit favorable, plus tard, quand les cicatrices se seront referm\u00e9es, le temps qu\u2019on ait retrouv\u00e9 son identit\u00e9 propre, qu\u2019on se soit reconstruit en dehors de l\u2019autre, en fonction duquel on organisait son temps. Quand on aura retrouv\u00e9 la joie de vivre, quand on aura retrouv\u00e9 un peu de confiance en soi et en sa capacit\u00e9 de s\u00e9duction.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette solitude, qu\u2019on apprend \u00e0 aimer, est v\u00e9cue dans un premier temps comme l\u2019isolement qui s\u2019apparente \u00e0 la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Assez proche dans sa perception de rejet, de l\u2019isolement des vieux, des malades, des handicap\u00e9s, des marginaux. L\u2019isolement, cette solitude qui nous hante tous, d\u00e8s la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, o\u00f9 se forment les groupes de ceux qui savent s\u2019adapter, dont sont rejet\u00e9s les surdou\u00e9s et leur contraire, les mal nantis, les originaux, les mauvais \u00e9l\u00e8ves et tous ceux qui se distinguent tant soit peu de la sacro-sainte normalit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et je pense avec \u00e9motion \u00e0 ce superbe film sur Yves Saint Laurent, avec des textes de Marguerite Duras dits par Jeanne Moreau. A cette phrase d\u2019Yves St Laurent, dont l\u2019homosexualit\u00e9 et la sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e fera un exclu d\u00e8s le lyc\u00e9e, cet \u00e9corch\u00e9 vif dont Duras disait qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 avec une d\u00e9pression : \u00ab Quand je souffrais trop \u00e0 l\u2019internat, je me disais : Je m\u2019en fiche ! Un jour j\u2019aurai mon nom en lettres de feu aux Champs Elys\u00e9es ! \u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Pr\u00e9monition ou en tout cas certitude de prendre sa revanche sur le sort, qui l\u2019a si curieusement dot\u00e9 d\u2019un merveilleux talent et d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 vivre dans la r\u00e9alit\u00e9. Exemple pourtant de cette terrible solitude, qu\u2019il comparait \u00e0 celle de Proust asthmatique, qui a fini par s\u2019emmurer dans une chambre noire, comme il \u00e9tait emmur\u00e9 en lui-m\u00eame, avec pour seule \u00e9chappatoire cette merveilleuse \u00e9criture qui a meubl\u00e9 sa vie et jalonne parfois les \u00e9tapes de la n\u00f4tre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Solitude dans la m\u00e9diocrit\u00e9, solitude dans la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Solitude devant le sens de la vie et de la mort. Solitude dans les \u00e9preuves qui n\u2019\u00e9pargnent personne. Terrible solitude que celle de Beethoven enferm\u00e9 dans sa surdit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Solitude n\u00e9cessaire pour tout cr\u00e9ateur et renoncement \u00e0 la vie que font les g\u00e9nies pris au pi\u00e8ge de la cr\u00e9ation narcissique et refus de la vraie vie, ainsi qu\u2019on a coutume de penser le r\u00e9el.<\/p>\n<p align=\"justify\">Par d\u00e9sespoir, par ambition, par folie ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Fou de musique Glenn Gould qui a pass\u00e9 des d\u00e9cennies \u00e0 travailler Bach, isol\u00e9 dans sa maison au bord de la mer, sans donner le moindre concert , traqu\u00e9 par la peur de la maladie et de la contagion ? Ou incapacit\u00e9 parano\u00efaque \u00e0 se m\u00ealer aux humains ? Fou de peinture Van Gogh ?<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab Le beau, c\u2019est ce qui nous d\u00e9sesp\u00e8re. \u00bb dit Val\u00e9ry. Le beau a-t-il pris le pas sur le vrai ? A-t-il envahi la vie au point de l\u2019en priver ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Solitude du h\u00e9ros dont l\u2019id\u00e9al ne souffre aucun partage. Solitude du mystique avec Dieu, cet \u00e9ternel absent, dans le d\u00e9tachement total du monde vivant, pour n\u2019\u00eatre plus que m\u00e9ditation et amour de l\u2019absolu. Solitude du philosophe dont penser la vie remplace le vivre dans \u00ab ce s\u00e9rieux d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de l\u2019intelligence \u00bb selon Andr\u00e9 Comte Sponville.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab Les livres ne valent qu\u2019au service de la vie, quand trop d\u2019intellectuels croient que la vie ne vaut qu\u2019\u00e0 leur service \u00bb dit-il.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme si la vie devait se contenter de comprendre ces \u00e9nigmes, au lieu de jouir de ses myst\u00e8res et de ses \u00e9vidences ! Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat des livres qui ne parlent pas de la vie ? Comment parler de la vie \u00e0 laquelle on se soustrait ? Qu\u2019avons-nous \u00e0 raconter d\u2019autre que ces joies et ces inqui\u00e9tudes, ces moments de doutes et de jubilation qui jalonnent nos jours, nos r\u00e9voltes et nos coups de c\u0153ur ? Que vaut la pens\u00e9e face \u00e0 ces drames qui touchent notre plan\u00e8te enti\u00e8re, la souffrance et la faim, la cruaut\u00e9 et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des hommes, le deuil et la lente remont\u00e9e de la joie de vivre devant la beaut\u00e9 ind\u00e9niable autour de nous ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais il est souvent plus facile d\u2019aimer l\u2019humanit\u00e9 que d\u2019aimer les hommes et la solitude permet aux penseurs solitaires de se soustraire aux d\u00e9ceptions que tous nous \u00e9prouvons parfois, que tous nous provoquons irr\u00e9m\u00e9diablement. Il est difficile d\u2019accepter que l\u2019autre ne soit pas toujours \u00e0 la hauteur de nos attentes. Il est difficile aussi d\u2019\u00eatre toujours \u00e0 la hauteur des attentes de l\u2019autre. L\u2019image que nous avons de l\u2019autre est plus souvent le reflet de ce que nous sommes nous-m\u00eames, et l\u2019image que nous projetons dans un premier temps refl\u00e8te plus souvent ce que nous aimerions \u00eatre ou ce que l\u2019autre aimerait que l\u2019on soit. Cette repr\u00e9sentation id\u00e9alis\u00e9e ne tient pas la route dans la dur\u00e9e. Il faut de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 pour accepter l\u2019autre quand l\u2019attrait de la nouveaut\u00e9 et les faiblesses inh\u00e9rentes \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine se font jour. Autant dans l\u2019amour que dans l\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais aimer ne peut \u00eatre qu\u2019inconditionnel. Je me plais \u00e0 dire qu\u2019au d\u00e9but d\u2019une relation , j\u2019aime les gens pour leurs qualit\u00e9s et que je finis par les aimer pour leurs d\u00e9fauts.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab Il est bon d\u2019\u00eatre seul parce qu\u2019\u00eatre seul est difficile. Il est bon aussi d\u2019aimer ; car l\u2019amour est difficile. \u00bb \u00e9crit Rilke dans \u00ab Les Lettres \u00e0 un jeune po\u00e8te \u00bb et l\u2019on sait que Rilke n\u2019a aim\u00e9 que les femmes avec lesquelles il n\u2019a jamais v\u00e9cu, avec lesquelles il n\u2019a jamais voulu avoir la moindre intimit\u00e9. Comme si celle-ci ne pouvait que d\u00e9truire l\u2019amour. La vie commune ne pouvant \u00eatre, dans le meilleur des cas, que \u00ab deux solitudes se prot\u00e9geant, se compl\u00e9tant, se limitant et s\u2019inclinant l\u2019une devant l\u2019autre. \u00bb Sans doute est-ce l\u00e0 une magnifique d\u00e9finition que donne Rilke de la vie \u00e0 deux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Bien s\u00fbr, la solitude est difficile et c\u2019est ce choix que font les amoureux de l\u2019absolu sans majuscule. C\u2019est le choix que font aussi ceux qui subordonnent tout \u00e0 la cr\u00e9ation. C\u2019est cette difficult\u00e9 m\u00eame qui stimule le besoin de dire \u00e0 ceux qui les liront, qui les \u00e9couteront, qui contempleront leurs \u0153uvres, leurs peurs, leurs d\u00e9sirs, leurs r\u00e9voltes, leurs r\u00eaves inassouvis. C\u2019est la lutte avec les mots, les notes et la mati\u00e8re qui meuble leur solitude et leur mal de vivre parfois. C\u2019est le bonheur de cr\u00e9er qui remplace le bonheur d\u2019aimer.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab Je suis plein du silence assourdissant d\u2019aimer\u00bb .<\/p>\n<p align=\"justify\">En \u00e9crivant cette magnifique phrase d\u2019Aragon, je me suis surprise \u00e0 remplacer le mot \u00ab silence \u00bb parle le mot \u00ab bonheur \u00bb. Comme si ces deux mots \u00e9taient synonymes. Le silence est un bonheur en effet. Il faut du silence pour aller au fond de nous-m\u00eames, de nos incoh\u00e9rences et de nos contradictions, de l\u2019appr\u00e9ciation juste de ce que nous sommes, de ce que nous voulons faire de nous et de notre vie. Le bonheur ne peut se trouver que dans cet accord entre nos aspirations r\u00e9elles et les choix que nous faisons. La solitude est parfois le choix qui s\u2019impose pour ne pas c\u00e9der \u00e0 la facilit\u00e9, \u00e0 la peur de cette confrontation si douloureuse avec soi, mais plus salutaire que les compromis qui ne donnent que l\u2019illusion de lui \u00e9chapper..<\/p>\n<p align=\"justify\">Conclusion<\/p>\n<p align=\"justify\">Et j\u2019en suis \u00e0 me demander maintenant si mon sujet \u00e9tait vraiment un questionnement sur la solitude ou sur l\u2019aptitude au bonheur. Un bien grand mot il est vrai, mais comment nommer ce sentiment d\u2019\u00eatre \u00e0 sa place l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on est, d\u2019\u00eatre pleinement soi et en accord avec sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, ouvert \u00e0 ce qui se pr\u00e9sente, sans illusions sur soi, sans trop d\u2019illusions sur les autres, mais bienveillant et pr\u00eat \u00e0 se laisser surprendre. Tant qu\u2019il est possible.<\/p>\n<p align=\"justify\">La solitude qui vous est impos\u00e9e par l\u2019absence de celui qu\u2019on n\u2019a pas rencontr\u00e9, ou de celui qui partageait votre vie, est v\u00e9cue comme un manque parfois, mais le sentiment d\u2019\u00eatre ma\u00eetre de sa vie donne des compensations ind\u00e9niables, que certains couples envient aux heures d\u2019insatisfaction .<\/p>\n<p align=\"justify\">Le choix de la solitude peut \u00eatre une fuite comme une autre. Ne pas se laisser apprivoiser, ne pas renoncer \u00e0 l\u2019\u00e9lan que donnent les rencontres fugitives, aux passions m\u00eame de courte dur\u00e9e, \u00e0 l\u2019accomplissement de soi dans le bonheur solitaire d\u2019exister au profit de sa s\u00e9curit\u00e9 et d\u2019un bonheur m\u00e9diocre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais l\u2019ennui est-il dans les choses que nous vivons, dans les \u00eatres qui vivent \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s, ou dans le regard que nous posons sur eux ? L\u2019ennui n\u2019est-il pas en nous-m\u00eames, incapable de percevoir la richesse de ce qui est \u00e0 notre port\u00e9e ? N\u2019est-ce pas \u00e0 nous de transfigurer le banal comme l\u2019ont fait des artistes comme Marcel Duchamp en \u00e9levant les objet les plus triviaux \u00e0 la dignit\u00e9 artistique ? En essayant de retrouver le regard de la premi\u00e8re rencontre, en s\u2019effor\u00e7ant de devenir selon l\u2019expression de Pierre Albert Birot \u00ab un divin tueur d\u2019habitudes \u00bb, les n\u00f4tres et celles que nous cr\u00e9ons avec notre entourage.<\/p>\n<p align=\"justify\">Fuite aussi que la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019une pr\u00e9sence, quelle qu\u2019elle soit. N\u2019importe quoi plut\u00f4t que le face \u00e0 face avec soi-m\u00eame ! Et nous retrouvons l\u00e0 tout ce qu\u2019on appelle des rencontres dans des soir\u00e9es insipides o\u00f9 chacun n\u2019attend que le moment du faire valoir, de l\u2019\u00e9talage de sa r\u00e9ussite sociale ou mat\u00e9rielle, guettant dans le regard des autres les signes d\u2019envie et de regrets. Ces bavardages mondains immondes qui vous laissent le go\u00fbt amer de votre propre nullit\u00e9, si vous n\u2019avez pas \u00e9t\u00e9 en mesure de justifier l\u2019int\u00e9r\u00eat de votre pr\u00e9sence dans cet univers privil\u00e9gi\u00e9. Un instant, peut-\u00eatre un instant seulement, mais oh combien d\u00e9testable, nous en oublions nos valeur et jusqu\u2019\u00e0 notre sens le plus aigu\u00eb du ridicule.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors que dire en d\u00e9finitive de cette solitude intrins\u00e8que qui est notre destin \u00e0 tous, sinon qu\u2019il faut lui faire face et que c\u2019est la seule fa\u00e7on d\u2019apprendre \u00e0 vivre, sachant que , quel que soit le mode de vie que nous choisirons ou qui sera notre lot, nous ne lui \u00e9chapperons pas. Ni la fuite, ni l\u2019amour, ni l\u2019amiti\u00e9 ne nous permettront de l\u2019\u00e9viter, mais les relations privil\u00e9gi\u00e9es nous la font oublier parfois, nous la font partager. La curiosit\u00e9 de l\u2019autre, le d\u00e9sir de le suivre dans ses d\u00e9couvertes, ses enthousiasmes et ses d\u00e9ceptions, suffisent \u00e0 ne pas nous emmurer en nous-m\u00eames, \u00e0 ne pas nous accorder trop d\u2019importance, \u00e0 d\u00e9dramatiser ce qui nous arrive.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette rencontre s\u2019op\u00e8re aussi dans la lecture, dans les spectacles et toutes les formes d\u2019art qui nous distraient de nous-m\u00eames et de nos soucis souvent d\u00e9risoires. A nous de suivre ceux qui nous ouvrent les portes d\u2019un ailleurs, qui nous entra\u00eenent sur de nouvelles pistes, ne serait ce que le temps de l\u2019\u00e9merveillement, de la r\u00e9flexion, au lieu de nous complaire dans la banalit\u00e9 des jours et dans notre univers clos. De rester dans les cellules que nous attribue la soci\u00e9t\u00e9, esclaves des media, riv\u00e9s devant nos \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision et d\u2019ordinateurs cens\u00e9s nous distraire de notre mortel ennui.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je terminerai sur un passage de Pascal Bruckner : \u00ab Ce qui peut arriver de pire, c\u2019est de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son bonheur sans le reconna\u00eetre. C\u2019est attendre d\u2019un \u00e9v\u00e9nement miraculeux, qu\u2019il nous rach\u00e8te un jour sans voir que le miracle r\u00e9side dans ce que nous vivons. C\u2019est croire que notre vie, pour l\u2019instant simple brouillon, basculera bient\u00f4t dans l\u2019intensit\u00e9 : ajournement des plaisirs qui ressemble \u00e9trangement \u00e0 l\u2019asc\u00e8se religieuse. Comme si \u00e0 une pr\u00e9histoire faite de trivialit\u00e9 devait succ\u00e9der une transfiguration, un cong\u00e9diement d\u00e9finitif des mis\u00e8res humaines. \u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Etre seul, est-ce autre chose en d\u00e9finitive qu\u2019\u00eatre \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Mich\u00e8le Frank<\/p>\n<p align=\"justify\">Luxembourg, le 12.12.05<\/p>\n<p align=\"justify\">Musique :<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab Tu ne dis jamais rien \u00bb de Leo Ferr\u00e9, parce que ce texte est celui d\u2019un visionnaire et l\u2019\u00e9loge de l\u2019imaginaire, qui remplace une pr\u00e9sence, m\u00eame si elle est emprunte d\u2019une m\u00e9lancolie profonde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La solitude ne semble pas \u00eatre mon lot, ni le mode de vie que j\u2019ai [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8,"parent":747,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/187"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=187"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/187\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":753,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/187\/revisions\/753"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/747"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.frank-wiroth.lu\/michele-frank\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=187"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}